Hervé Jactel est ingénieur agronome, directeur de recherche à l’Inrae et expert auprès de l’ANSES et de l’EFSA. Il est le co-auteur d’une analyse complète des alternatives aux néonicotinoïdes. Alors qu’un texte adopté au Sénat propose le retour de l’acétamipride, un néonicotinoïde interdit en France depuis 2020, il rappelle qu’aucune donnée scientifique ne justifie une telle mesure. Cet insecticide utilisé dans les cultures de betteraves sucrières dispose aujourd’hui d’alternatives efficaces et moins dangereuses pour l’environnement.

Les néonicotinoïdes seront-ils bientôt de retour ? C’est du moins l’envie du sénateur Les Républicains Laurent Duplomb, ancien président de la FNSEA et de la Chambre d’agriculture de Haute-Loire. Après son amendement visant à supprimer l’Agence Bio, sa proposition de loi, votée dans la nuit du 27 janvier au Sénat veut autoriser à nouveau, par dérogation, le recours à l’acétamipride, un insecticide de la famille des néonicotinoïdes, pourtant interdit définitivement en France depuis le 1er janvier 2023. L’examen du texte à l’Assemblée nationale a été repoussé à la semaine du 28 avril.
Bonjour Hervé Jactel, pouvez-vous décrire l’impact que les néonicotinoïdes ont sur l’environnement ?
C’est une famille d’insecticides utilisés pour protéger les cultures des attaques d’insectes ravageurs. Les néonicotinoïdes circulent dans la sève des plantes, et imprègnent donc tous les organes des végétaux. Ils perturbent le système nerveux central des insectes. Si l’un d’eux mange une feuille, ou butine du pollen ou du nectar où il y a des néonicotinoïdes, son comportement est transformé et sa survie est compromise. Les insectes pollinisateurs sont très impactés, d’où leur surnom de « tueurs d’abeilles ». Ce qui a fait le succès de ces insecticides, mais aussi ce qui les rend très dangereux, c’est qu’ils sont utilisés de façon prophylactique. C’est-à-dire sans tenir compte du niveau réel des populations de ravageurs. Ils ont un spectre d’action très large, nocif pour tous les insectes. Ils sont aussi dangereux pour les rongeurs et les oiseaux qui consomment les graines enrobées de néonicotinoïdes.
L’agro-industrie pousse aujourd’hui pour la réautorisation de certains néonicotinoïdes au nom d’un manque d’alternatives. N’a-t-on rien pour les remplacer ?
C’est complètement faux de dire qu’il n’y pas d’alternative crédible aux néonicotinoïdes. Elles existent, la science est sans appel. Dès 2018, nous avons réalisé avec des chercheurs de l’Anses et de l’Inra une analyse complète de toutes les alternatives disponibles pour les agriculteurs. Sur les 152 usages de néonicotinoïdes à l’époque en France, nous n’avons trouvé que 6 cas (4%) où aucune solution de remplacement n’était envisageable (mouche des grains de maïs, mouche de la framboise, pucerons du navet, scolytes du cerisier, hannetons et chrysomèles en forêt et baladin de la noisette). Pour tous les autres types d’utilisation de néonicotinoïdes, il y a des alternatives crédibles, efficaces et disponibles.
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Quelles formes prennent ces alternatives aux néonicotinoïdes ?
Nous en avons analysé plus de 2.000. C’est un peu compliqué de toutes les détailler, mais il y a des grandes familles. Dans 78 % des cas, au moins une alternative non-chimique est déployable. Ça peut prendre la forme d’une lutte biologique, en introduisant des espèces prédatrices des insectes ravageurs. Ou encore en utilisant des produits sémiochimiques, c’est-à-dire des composés olfactifs naturels émis par les plantes pour éloigner les herbivores ou produits par les insectes pour attirer leurs congénères (phéromones). De nombreuses autres solutions existent, par exemple des pièges, de l’argile qu’on badigeonne sur les arbres… et bien sûr les méthodes d’agroécologie avec notamment les associations végétales ou les rotations de cultures, qui sont très efficaces.
Et dans les cas où une alternative non-chimique n’est pas envisageable ?
Eh bien ce n’est pas idéal, mais des alternatives chimiques moins dangereuses pour la santé et l’environnement existent. Les néonicotinoïdes sont utilisés de manière systématique. Concrètement, on utilise les graines enrobées ou on pulvérise même si l’insecte ravageur n’est pas là ou à niveau très faible. D’autres pesticides, notamment ceux de la famille des pyréthrinoïdes, peuvent être employés de manière plus ciblée dans le temps et dans l’espace, quand on se rend compte que les populations d’insectes non désirés deviennent trop importantes.
La question des cultures de betterave revient souvent dans l’actualité. Quelles sont les alternatives aux néonicotinoïdes pour ce cas précis ?
Oui, c’est une question très sensible. En 2021, nous avons publié une deuxième analyse précisément sur la filière de la betterave sucrière. Là aussi, le constat est clair : pour lutter contre le puceron de la betterave, les solutions alternatives à l’utilisation des néonicotinoïdes ont des taux d’efficacité similaires. Des analyses statistiques rigoureuses ont montré notamment que l’application de spirotétramate ou de flonicamide, ainsi que l’association avec de l’orge comme plante compagne permettait de réduire d’environ 80% les attaques de pucerons sur betterave. On peut aussi lâcher des ennemis naturels comme les chrysopes, un insecte qui exerce une forte prédation sur les pucerons. Il est également possible de sélectionner génétiquement les variétés de betteraves pour les rendre à la fois plus résistantes aux pucerons et au virus de la jaunisse nanisante.
Pourquoi ces solutions ne sont pas directement adoptées si elles existent ?
Les raisons sont nombreuses. D’abord, c’est toujours compliqué de changer de modèle, surtout pour l’agriculture industrielle qui s’est rendue dépendante aux intrants chimiques. Pour les agriculteurs, les néonicotinoïdes ont un côté pratique car ça tue tous les insectes ravageurs, et on les applique a priori, sans avoir à vérifier les niveaux d’infestation. Les alternatives chimiques reposent sur l’agriculture de précision et la mise en œuvre de méthodes d’avertissement agricoles qu’il faudrait relancer. Pour les lâchers de prédateurs, il y a la question de la production de masse et du prix. Et enfin, il y a des raisons économiques. Nous nous sommes ainsi rendus compte que certaines entreprises chargées de la recherche génétique pour sélectionner les variétés de betteraves plus résistantes sont les mêmes qui vendent les semences enrobées de néonicotinoïdes. Forcément, pourquoi voudraient-elles saboter leur produit phare ?
On entend régulièrement cet argument : les semences de betterave enrobées de néonicotinoïdes seraient moins toxiques que les pulvérisations. Qu’en pensez-vous ?
C’est totalement faux, les graines enrobées sont tout aussi problématiques pour les écosystèmes que les pulvérisations puisque les néonicotinoïdes sont des insecticides systémiques, véhiculés par la sève, y compris dans les plantules issues des graines enrobées. Pire, certains animaux comme les oiseaux ou rongeurs peuvent s’intoxiquer en mangeant directement ces graines abondantes en bordure des champs semés, alors que les pulvérisations de néonicotinoïdes, déjà dévastatrices pour l’environnement, impactent surtout les insectes. Pour protéger la biodiversité, il faut changer les cultures et les mentalités. C’est un système global qu’il faut modifier.